Journal de bord #1 – immersion à La Vigotte Lab
Après un premier passage rapide dans les Vosges en octobre 2024 pour le lancement du projet Herbe, nous voilà de retour pour croiser la joyeuse équipe de La Vigotte Lab, rencontrer quelques acteurs du territoire, partenaires de proximité de l’association … et mettre les pieds dans cette forêt dont on parle en réunion depuis quelques mois ! On vous partage ici – façon journal de bord – un aperçu de ces deux jours bien remplis.
Premier stop à Nancy, pour déjeuner avec Des Hommes et des Arbres (DHDA)
On avait déjà croisé le chemin de DHDA au tout début de Tronc Commun, puis à nouveau dans Herbe, le programme de recherche en bio-économie porté par La Vigotte Lab, qui vise à expérimenter de petits systèmes productifs locaux mixtes valorisant des ressources naturelles locales. Il était temps qu’on penne un moment pour croiser un peu plus nos deux démarches. Des Hommes et des Arbres est un collectif formé en association, qui questionne depuis 2020 la place des arbres dans la société et accompagne de nouvelles solutions pour les arbres, notamment via la labellisation de projets dans le Grand Est. L’idée est aussi d’ouvrir un espace apaisé de discussion entre acteurs ayant des points de vue parfois divergents.
Nous avons présenté à Mathieu et Nicolas les principales tensions qui ressortent de l’enquête menée dans Tronc Commun (à retrouver ici), leur permettant de nous partager un tas d’initiatives ou de constats qu’ils ont eux-mêmes observés. En vrac, s’il ne fallait en retenir que quelques-uns :
- Les effets de bord plutôt bénéfiques générés par des projets et discours très controversés dans le milieu forestier (comme ceux de Francis Hallé sur les forêts primaires, ou de Canopée), qui, en captant les crispations, permettent à des projets plus « humbles » de passer entre les mailles du filet (ex : la libre évolution) ;
- La gouvernance de la Charte forestière de Haye, qui s’appuie entre autres sur un sénat forestier (instance plutôt singulière en France) qui regroupe l’ensemble des acteurs et représentants des usagers de la forêt, et qui a pour rôle de débattre et de formuler des orientations et des actions pour la Charte ;
- La reconnaissance de l’interdépendance entre qualité de l’eau et gestion des forêts dans la vallée de la Doller en Alsace : une partie du prix de l’eau est reversé à la gestion durable des forêts. Un autre exemple du côté de la Meuse : les citoyens ont reconnu un le lien entre gestion des prairies et qualité de l’eau, une partie du prix de l’eau rémunère maintenant la gestion des prairies.
- La bourse des arbres, une plateforme développée par DHDA, qui recense les projets forestiers, urbains et ruraux situés en Grand Est ayant pour objectif la création, la préservation ou l’augmentation du niveau de services redus par les arbres, fluidifie les interactions entre contributeurs financiers en mettant en avant les dispositifs de financement, et les porteurs de projets arborés.
Arrivée à Remiremont, direction la scierie Arnould
On retrouve une partie de nos complices locaux et on part visiter la scierie de Samuel Arnould, qui se trouve être aussi l’exploitant forestier des bois de La Vigotte Lab. La visite du site a été l’occasion d’aborder des sujets variés, comme le système d’aides du département et de la région pour l’achat de matériel neuf (quid d’une réflexion sur le réemploi et la seconde main dans le secteur ?) ; l’importance pour le modèle économique de l’entreprise d’avoir plusieurs activités à son arc, le sciage étant déficitaire ; le déclin de la transmission familiale concernant la gestion des forêts, pensée à des horizons plus directs et moins inter-générationnels, les nouvelles générations n’ont pas forcément les clés pour comprendre le système forestier et la gestion de leur patrimoine ; ou encore de l’absence de concurrence entre les usages (bois énergie VS bois d’œuvre par exemple) du bois sur le territoire, pour l’instant !



Rendez-vous à la mairie du Girmont-Val-d’Ajol au levé du jour …
Un début de matinée, nous avons été reçu.e.s par la maire du Girmont-Vald’Ajol pour échanger sur la stratégie forestière communale. Le Girmont-Val-d’Ajol partage avec la commune du Val d’Ajol une forêt indivise, c’est-à-dire en cogestion, de 1800ha. On était bien curieux.euses d’en apprendre davantage sur ce type de gouvernance !
Les décisions concernant la forêt sont prise au sein d’une commission syndicale de gestion du bois en indivise, qui réunie les deux communes représentées par 8 personnes (les deux maires, trois conseillers municipaux pour chacune commune). Cette commission se réunit 4 à 5 fois par an, avec l’ONF, pour définir les plans de travaux pour l’année. Bien que le Girmont-Val-d’Ajol n’apporte à la forêt indivise qu’1/11 de celle-ci, les communes sont égalitaires concernant les prises de décision. La vente de bois est une part non négligeable du budget municipal de cette petite commune (à la louche environ 1/6 du budget annuel). La commune a d’ailleurs une politique d’acquisition affichée (« on le crie haut et fort » affirme le maire), si bien que les habitant.es leur soumettent des propositions de rachat. Ils peuvent également se positionner grâce au droit de préemption lié à la forêt indivise.
On a aussi appris au détour de la conversation que la commune préservait la pratique d’affouage : tous les trois ans, les habitant.es peuvent s’inscrire et sont tirés au sort pour de l’affouage en forêt ou de l’affouage en bord de route, ce qui leur permet de bénéficier de bois à faible coût, et de conserver un lien direct avec la forêt.
« Dans les milieux forestiers, la forêt fait partie de la vie et de la culture locale. C’est important pour les anciens, et les habitants sont attentifs car beaucoup sont propriétaires ».
La possibilité de voir changer les équipes municipales au gré des élections ne semble pas poser problème dans la relation qu’entretiennent les deux communes, et l’impact sur la vision et les orientations concernant la forêt demeure très minime selon le maire. Par contre, la crainte est palpable concernant l’ONF, à qui les collectivités doivent confier la gestion de leur forêt (alimentant un sentiment de non-choix chez les collectivités qui aimeraient parfois reprendre en main quelques prérogatives … Et contribuent probablement à tendre la relation !). Si la relation est très fluide aujourd’hui avec les agents de terrain, ce qui préoccupe les collectivités est de ne pas retrouver ces mêmes liens avec de nouveaux agents, qui auraient peut-être moins d’attaches avec le territoire (« aujourd’hui, ce sont des gars du coin »). Comment dès lors construire une relation avec l’ONF qui ne dépende pas uniquement des relations interpersonnelles ? Peut-on coopérer dans la durée entre structures au–delà des personnes qui les représentes ? Plus largement, comment réenchanter, de part et d’autre, les relation entre l’ONF et les acteurs publics ?

Retour à la Vigotte pour un tour du propriétaire
Direction la forêt pour un bol d’air givré avec Laurent, sylviculteur salarié de La Vigotte Lab. Et comme des images valent mieux que milles mots, voici quelques photos de notre déambulation forestière, au doux son des connaissances et anecdotes que nous partage notre guide.













Cela fait de nombreuses années que Laurent (qui est aussi habitant du hameau et ex-agent ONF), parcourt cette forêt, qu’il connaît dans les moindres détails. Comment s’assurer de la passation et du partage des savoirs de Laurent, qui a par ailleurs beaucoup d’autonomie dans la gestion du quotidien ? Comment valoriser cette expertise dans la perspective où la forêt serait véritablement gérée (et administrée) comme un commun ? En passant par la micro-scierie, on s’interroge sur ses usages : est-ce qu’il serait possible d’ouvrir son utilisation à d’autres usagers ? Comment la responsabilité serait alors partagée ? S’agit-il d’un potentiel « commun » en devenir, à l’imagine des réflexions en cours sur la forêt ?
On retrouve le reste de l’équipe pour un temps de partage de l’enquête et voir les résonances avec leurs enjeux
Une des raisons de notre passage par La Vigotte était notamment un temps de synchronisation de l’enquête (à retrouver par ici) : nous avions déjà réalisé des entretiens en Normandie et en Gironde, qui faisaient émerger des tensions et interrogations, auxquels il s’agissait maintenant d’intégrer les ceux de La Vigotte Lab (et établir la liste des personnes avec qui échanger pour les compléter).

On a parlé usages du bois ; point de vue de l’acteur privé (propriétaire) sur les enjeux d’action publique ; mode de vie, pratiques de consommation et sobriété (facteurs favorables ou défavorables de pressurisation de la ressource) ; perte d’attrait de la formation aux métiers du bois (qui peinent à recruter) et polarisation des acteurs selon leurs sensibilité pour la préservation ou la production (alors qu’il faudrait justement réconcilier les deux) ; et enfin articulation de la dynamique mise en place à l’échelle du hameau de La Vigotte Lab, dans une perspective bio-régionale.
Ça nous fait du grain à moudre pour la suite ! Prochaine étape après l’enquête, on précise nos objets d’expérimentation…
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